Brève histoire de l’éthologie et de ses implications sociales

 LorenzTinbergen1                                                                                                                                   Les fondateurs de l’éthologie : Niko Tinbergen et Konrad Lorenz

 

« Les expériences sur l’homme réalisées par les médecins nazis dans les camps de concentration sont regardées par tout le monde comme l’une des abominations les plus monstrueuses commises par les nazis. Pourquoi accepte-t-on de réaliser de telles expériences sur des chimpanzés ? » Jared Diamond ‘Le troisième chimpanzé’

 

COMMENT ETUDIER LE COMPORTEMENT ANIMAL ?CerveauxComparé
Cet historique bref et critique de l’éthologie n’a pas la prétention de remplacer les livres spécialisés comme celui, facile à lire, de Jean-Luc Renck et Véronique Servais mais il étaye notre propos. Il y a plusieurs manières d’aborder le comportement animal. On doit tout d’abord s’efforcer de le décrire objectivement, c’est-à-dire sans prêter des comportements humains aux animaux et si possible en quantifiant les observations (hauteur et durée d’un cri préalablement enregistré, ordre de succession des attitudes après les avoir inventoriées précisément à l’aide de photographies et de films, etc.). Ensuite, on peut distinguer deux grandes approches fonctionnelles qui sont complémentaires mais le plus souvent étrangères.
La première peut être qualifiée de physiologique, elle concerne les neurones, les hormones, les récepteurs sensoriels, bref toute la machinerie interne. Elle répond donc à un premier pourquoi mais à un niveau élémentaire qui se borne à dire plutôt comment l’influx nerveux passe et les hormones agissent.
La deuxième approche cherche à saisir le but, la finalité, la valeur de survie, le pourquoi fonctionnel des comportements. On peut lui donner le nom d’écologique, car elle se situe à l’extérieur de l’animal. Dans la relation environnement-espèce, le comportement joue un rôle déterminant et c’est sa valeur adaptative qui est envisagée. Pour savoir à quoi sert un comportement, il suffit parfois d’observer la situation. L’affût d’une panthère s’explique très bien lorsqu’on la voit se jeter sur sa proie. Mais souvent la réponse est plus difficile à trouver. Par exemple, pourquoi les oiseaux chantent-ils ? Il faut alors multiplier les observations dans la nature en toutes saisons, et en distinguant les sexes, comparer avec des espèces vivant dans d’autres conditions pour obtenir une réponse satisfaisante : en général, en début de reproduction, les mâles éloignent les rivaux et tentent d’attirer les femelles ; ensuite, les couples chantent pour interdire l’accès de leur territoire aux intrus ; ainsi un partenaire sexuel et de la nourriture en quantité suffisante sont assurés, ce qui permet la perpétuation de l’espèce.
Dans les années quarante, les éthologistes pensaient que la jonction entre approche physiologique et écologique n’allait pas tarder à se faire. Mais la complexité de l’ordinateur central, c’est-à-dire du cerveau, s’est avérée telle qu’il a fallu déchanter. De plus, l’approche est très différente, ce qui conduit souvent à un dialogue de sourds entre les spécialistes des deux disciplines. Les physiologistes ont parfois tendance à considérer les écologistes comme des techniciens un peu braconniers, et les chercheurs de terrain à mépriser les hommes de laboratoire qui connaissent si mal leur matériel d’études et ne s’informent pas sur les mœurs de l’animal dans son milieu naturel.
Lecteur, tu auras compris, par l’histoire de Kamala, quelle est mon approche du comportement -que j’ai qualifiée d’écologique. Répondre au pourquoi est, pour moi, autrement plus périlleux mais plus passionnant que de décrire le comment. Le nombre de facteurs agissant dans les conditions naturelles étant considérable, on risque fort d’en minimiser un ou de ne pas le voir, et par-dessus tout de ne pas pouvoir toujours prouver ce que l’on avance !
C’est pourquoi il a fallu plus d’un siècle pour que la théorie de Darwin soit reconnue par l’ensemble de la communauté scientifique, une expérience ou une mesure ne suffisant pas à prouver la réalité de l’évolution qui demande du temps. C’est l’accumulation des arguments dans toutes les disciplines et le fait qu’aucune hypothèse satisfaisante n’ait pu remplacer celle de Darwin qui l’a faite adopter.
Au fur et à mesure que l’on englobe plus d’éléments dans sa synthèse, la preuve devient de plus en plus difficile à apporter. Il y a une sorte de ‘malédiction’ qui veut que, comme en physique quantique, plus on approche de la réalité et moins elle devient évidente. Ceci explique que les connaissances soient aujourd’hui bien plus grandes en physique qu’en biologie, en biologie moléculaire qu’en éthologie. En conséquence, il semblerait que l’avenir scientifique soit plus favorable à la biologie -où il reste plus à découvrir- qu’à la physique. Ceci explique aussi que le public qui espérait tant de la science, y croit de moins en moins. Celle-ci en est souvent restée à la connaissance de l’inanimé, n’osant se frotter au vivant, et en particulier à l’humain, le plus difficile. Il faut donc reconnaître que plus on monte, plus le terrain devient glissant, car les enjeux s’amplifient et les esprits s’échauffent.

L’HOMME, UN COUSIN DU SINGE ?CD

L’histoire de la biologie n’a été bien souvent que le récit de la querelle entre les partisans de l’inné et de l’acquis. Sous les arguments scientifiques, l’engagement social transparaît lorsqu’on approche de l’humain. Il y a eu tant de dérives sur le thème de l’évolution que les sciences sociales ont un a priori négatif envers la biologie dont elles ne savent pas grand-chose. Le mauvais exemple n’avait pourtant pas été donné par les ‘pères fondateurs’ qui étaient plus neutres et objectifs. Lamarck, biologiste français du XIXème siècle, avait le premier présenté une théorie solide de l’évolution. Mais il s’était trompé sur la nature du mécanisme, croyant que les caractères acquis étaient transmissibles. Darwin corrigea cette erreur, car l’idée la plus évidente n’était pas la bonne. Il ne suffisait pas qu’un organe soit souvent utilisé pour qu’il se développe et se transmette aux descendants, par exemple le cou de la girafe. Parmi toute une population, les individus qui possèdent le caractère utile sont avantagés, survivent mieux, se reproduisent plus et peu à peu le transmettent à l’ensemble de la population. Ainsi les girafes qui possédaient le cou le plus long pouvaient atteindre le feuillage des arbres et, bien nourris, ont pu transmettre leur caractère avantageux aux descendants.
C’est la lecture du livre de Thomas Malthus sur les dangers de la surpopulation humaine qui a fait réaliser à Darwin l’importance de la sélection naturelle. La reproduction est beaucoup plus importante que ce que nécessite le strict besoin de renouvellement des populations animales, et c’est grâce à ce fort décalage entre le nombre des jeunes et celui des parents, que les espèces s’adaptent si étroitement aux conditions du milieu. Darwin a découvert que seuls les plus performants transmettent leurs caractères à leurs descendants, mais il ignorait où se cachait le support de l’hérédité. C’est bien après sa mort que les chromosomes ont été découverts, et ce n’est que dans les années soixante qu’ont été mises en évidence les bases chimiques de la programmation, le code génétique.
Darwin s’est bien rendu compte que ses conclusions étaient subversives, même sur le plan moral, et qu’elles allaient renouveler la vision de l’humain. C’est pourquoi il a préféré éviter d’engager le débat dans son ouvrage majeur, L’Origine des espèces et qu’il l’a repoussé autant qu’il l’a pu. Les biographes récents considèrent que cette responsabilité lourde et ce conflit interne l’ont rendu malade toute sa vie, d’autant plus que son épouse était croyante… Les lecteurs ne s’y sont cependant pas trompés, qui ont épuisé la première édition parue en 1859, se partageant entre pour et contre. Chez les adversaires, on trouve les ecclésiastiques, menés par l’archevêque de Canterburry qui n’appréciait guère que l’Homme devienne un cousin du singe.

NOUVELLE PARENTHESE SUR L’INNE ET L’ACQUIS.42842_39ad80bbc9

La religion s’est accommodée du darwinisme, hormis les intégrismes, mais le front de la remise en question s’est déplacé vers la politique. Il y eut d’abord l’incroyable histoire du lyssenkisme. En 1938, tous les organisateurs du Congrès international de génétique, qui devait se tenir à Moscou, sont arrêtés. Lyssenko, agronome soviétique qui a bâti sa carrière sur la transmissibilité des caractères acquis, va imposer ses vues anachroniques à tout un pays, et cela pendant trente ans ! Alors que la génétique va de découverte en découverte en Occident, l’union soviétique la considèrent comme une science bourgeoise erronée. Et cela jusqu’à la fin des années soixante, quand il leur a bien fallu reconnaître que les données scientifiques allaient à l’encontre de leur dogme. Bien sûr, la raison du soutien gouvernemental à Lyssenko était extra scientifique : il paraissait plus marxiste et motivant que l’inné n’existe pas et que la culture puisse seule changer l’homme nouveau…
Les résultats de l’autre grand maître de la biologie soviétique, Pavlov, restent eux toujours valables bien qu’ils ne résument pas du tout la psychologie animale comme il le croyait. Il a montré qu’il était facile de conditionner un chien à bien des choses, même à saliver lorsqu’on lui envoyait une décharge électrique… Ici encore, les réflexes conditionnés, bien que non héréditaires, auraient permis de modeler un citoyen idéal et ceci explique pour une part que Pavlov soit toujours tant à l’honneur en Russie.
Ajoutons, pour ne pas faire de jaloux, qu’aux USA, le représentant le plus célèbre de l’Ecole dite ‘béhavioriste’, le psychologue Skinner, ne s’est pas contenté comme Pavlov, d’étudier les méthodes d’apprentissage et d’en faire la panacée de toute psychologie, il est allé jusqu’à préconiser ce type de dressage aux parents, aux gouvernants, enfin à tous les éducateurs, dans un livre intitulé avec franchise ‘Par delà la liberté et la dignité’…
C’est par réaction contre cette école de psychologie que certains zoologistes des années trente, passionnés par l’étude du comportement, ont créé l’éthologie. Konrad Lorenz, Niko Tinbergen et Karl von Frisch -qui ont obtenu le Prix Nobel (de médecine, car on ne savait où les mettre) en 1973- ont été les fondateurs de ce mouvement. Reprochant aux béhavioristes de simplifier à l’extrême la psychologie animale, ils critiquaient les labyrinthes et autres boîtes de tests qui leur paraissaient trop éloignés de la réalité. Pour eux, l’étude du pigeon était insuffisante pour rendre compte de l’ensemble des oiseaux, et les extrapolations du rat blanc à l’humain étaient plus qu’hasardeuses. Conscients du fait que le comportement de chaque animal constitue une adaptation à son environnement naturel, ils faisaient passer les études sur le terrain avant toute recherche en laboratoire. Ils essayaient de comprendre les problèmes qui se posent réellement à l’espèce, alors que les béhavioristes posaient à l’animal des problèmes humains. Bref, ils réagissaient en zoologistes autant qu’en psychologues, d’où le nom de ‘biologie du comportement’ qui est parfois donné à l’éthologie.
Enfin, ils reprochaient aux béhavioristes de négliger le rôle de l’instinct, c’est-à-dire de la programmation innée, et c’est sur ce point précis que la critique allait se cristalliser. Au cours des années soixante, des voix s’élevèrent contre l’éthologie classique et en particulier contre Konrad Lorenz. Son livre L’Agression, une histoire naturelle du mal, avait été perçu par certains comme une justification de la guerre et de la violence. De la même manière que les éthologistes avaient reproché aux béhavioristes de nier l’inné, il fut reproché à Lorenz de nier l’acquis (ce qui est faux) et donc toute possibilité d’éducation dans notre espèce. Les universitaires marxistes comme les libéraux américains et les humanistes français, tous l’accusaient d’être un conservateur (ce qui est vrai) si ce n’est un fasciste ou un nazi (ce qui est faux et, dont je peux attester, en ayant plusieurs fois débattu avec lui en privé). Tinbergen, plus modéré et qui s’était moins avancé socialement, fut moins critiqué mais il n’en reste pas moins que le prestige de l’éthologie classique en fut terni, bien que la psychologie animale ait plus avancé de 1930 à 1960 que jamais auparavant.
Dans cette petite histoire de l’éthologie, il ne faudrait pas oublier les chercheurs japonais des années soixante qui ont entrepris les premières études sur le terrain à long terme. Sur les îles autour du Japon, ils ont découverts que les macaques pouvaient acquérir et transmettre de nouvelles habitudes par la culture, qui n’était plus réservée à notre espèce. Puis en Afrique, ils ont créé une station d’étude des chimpanzés en liberté où Jane Goodall a commencé, première des chercheuses qui ont vu les sociétés de primate sous un angle moins machiste ! Si les chercheurs japonais ont pu révolutionner la primatologie, c’est qu’ils avaient une tradition shintoïste et bouddhiste où l’animal n’est pas inférieur à l’homme, ni interchangeable, chaque individu étant une personne (pour reprendre le titre du livre de synthèse d’Yves Christen paru en 2009).
D’où est venue l’impulsion qui a fait s’épanouir cette discipline jusqu’alors stagnante et dont le développement se poursuit toujours sous un autre nom ? Il semble que ce bond en avant soit dû à l’optique évolutionniste dans laquelle les recherches se sont engagées à partir de 1930. Darwin, toujours lui, avait ouvert la voie dans un livre postérieur de treize ans à L’Origine des espèces et intitulé L’expression des sentiments chez l’homme et l’animal, mais son enseignement n’avait été assimilé que soixante ans après.

Y A-T-IL UNE NATURE HUMAINE ?NatureVsCulture

Après le bref malaise occasionné par les attaques contre l’éthologie classique, la rencontre entre évolution et comportement allait produire de nouveaux fruits à partir de 1965. Le mouvement venait moins d’Allemagne, de Hollande et de Grande Bretagne, bref d’Europe comme auparavant, que des États-Unis. En fait, c’étaient deux anglais qui l’avaient lancé, mais des américains en avaient effectué la nouvelle synthèse, et l’un de ces ouvrages avait fait connaître ce champ de connaissance au public par un succès de scandale.
La ‘sociobiologie’ a franchi l’Atlantique avec fracas dans les années 70-80. En fait, Edward Wilson n’est pas l’inventeur d’une théorie scientifique comme on le croit mais l’auteur d’un ouvrage de synthèse portant ce nom qu’il a choisi et qui a provoqué une levée de boucliers. Il n’a fait que classer, résumer et citer les travaux d’autres scientifiques. Ce que Wilson a appelé ‘sociobiologie’ et qui a encore si mauvaise réputation chez nous n’est que de l’éthologie actualisée, c’est-à-dire le mélange classique : comportement, écologie et évolution, avec un accent sur la dernière composante. C’est ce que l’on préfère appeler aujourd’hui pour éviter les malentendus et les polémiques, l’‘Ecologie comportementale’ (Behavioural ecology).
Pourquoi tant de bruit ? Non par les faits rapportés qui sont des résultats scientifiques, mais tout simplement parce que Wilson a rédigé l’introduction et la conclusion de son livre comme une déclaration d’annexion des sciences humaines qui auraient dû être absorbées par le nouveau champ disciplinaire… Cette provocation constituait sans doute une technique de communication pour que l’on parle de son livre et qu’on le considère comme l’inventeur d’une science mais elle s’est retournée contre lui puisqu’il a été traité lui aussi de ‘fasciste’ comme Lorenz, et encore à tort. Car il y a dans ces polémiques sur l’inné un tel enjeu philosophique et disciplinaire que les biologistes en sous-estiment la portée, s’étonnant que ce débat soit tabou et systématiquement faussé. Dans un climat partisan de terrorisme intellectuel et d’obscurantisme, ceux qui veulent innover dans ce domaine sont aussitôt traités de blasphémateurs et leur message est déformé, la plupart ayant critiqué Wilson sans l’avoir lu… Ce livre-çi d’histoires naturelles et morales des loups, des chiens et des hommes s’expose donc nécessairement à heurter les sensibilités en sciences humaines et à interroger la culture occidentale basée sur le mépris de l’animal. Mais il n’est heureusement pas le seul à remettre en question ces concepts sur lesquels se sont fondées les sciences anthropologiques, tout un courant naturaliste étant en train de réhabiliter l’animalité, en particulier dans les pays anglo-saxons et tout récemment en France. Ce combat d’arrière-garde n’aura donc qu’un temps car la biologie n’est pas que négative comme beaucoup d’intellectuels français le croient en l’excluant de la pensée sociale. Elle n’est pas seulement ‘le droit du plus fort’, la compétition étant contrebalancée, comme nous avons essayé de le montrer tout au long de ce livre, par la coopération et l’entraide… Il faudra donc bien que les sciences humaines acceptent un jour les apports de la biologie évolutive, et ceci, bien qu’elles se sentent en concurrence, s’étant ‘cristallisées à la fin du siècle dernier en réaction à ce qui était perçu comme une menace : l’hégémonie des sciences naturelles’ (Raymond Corbey ‘La culture est-elle naturelle ?’).
On retrouve sous de multiples formes le même éternel débat que Pascal illustrait en écrivant que l’homme se trouve entre l’ange et la bête. Et il ne faudrait pas chercher longtemps pour trouver des précurseurs dans l’Antiquité à cette grande querelle sur la nature humaine qui a ouvert ce livre. Ce télescopage entre psychologie (en particulier humaine) et génétique (issue de Darwin) se révèle de plus en plus explosif au fur et à mesure que nos connaissances en sciences de la vie s’accroissent. Il débouche sur des interrogations fondamentales : l’intelligence est-elle héréditaire ? L’agressivité est-elle naturelle ? Sommes-nous des êtres instinctifs ou rationnels, naturels ou culturels ? De la réponse à ces questions cruciales découle le système politique qui doit être mis en place. Très schématiquement, si l’homme n’est qu’instinct, il faut le mener comme du bétail d’où la dictature, et s’il n’est que raison, il faut le laisser faire, d’où l’autogestion : or les deux options sont fausses puisque l’humain n’est pas un pur être de raison pas plus que le non-humain n’est de pur instinct… Ce débat a aussi des répercussions domestiques comme nous l’avons vu en analysant l’évolution de la sexualité animale et les rapports à l’intérieur du couple… Il en a bien évidemment aussi sur les droits des animaux.
Or, comme l’a montré le débat des années 60-70, la réalité se trouve dans un mélange inextricable d’inné et d’acquis, dans une réalité humaine entre le tout-instinct erroné des animaux et le tout-culture (tout aussi erroné) de l’homme. Cette dualité se révèle donc rhétorique comme bien d’autres héritées de l’Antiquité, bien commodes pour réfléchir mais qui font ‘prendre la carte pour le territoire’ (cette tendance aux dichotomies -âme/corps, nature/culture, homme/nature- est nommée par certains ‘Le grand mur du dualisme’; cf. encarts sur ‘L’inné et l’acquis’ et ‘L’homme et l’animal’). Mais comment faire entendre raison sur un champ de bataille, l’approche dualiste générant l’exclusion puis l’extermination ? Pourtant une nouvelle approche permet de sortir de ce dilemme, il s’agit de l’épigénétique qui constitue le trait d’union entre l’inné et l’acquis car il est maintenant établi que les gènes codent généralement plusieurs caractères et surtout sont modulés par l’environnement, pouvant être exprimée ou pas selon les circonstances : la génétique n’est plus une fatalité mais une partition qui peut être interprétée différemment selon le chef d’orchestre. Même les vrais jumeaux différent par leur expérience et on peut ainsi échapper à la dictature des gènes, rien n’étant plus rigide et irréversible !
Incontestablement, les grands singes sont nos proches parents et les loups ont été façonnés par les mêmes contraintes évolutives que nos ancêtres chasseurs. Cela devrait poser des problèmes éthiques et nous éclairer sur notre nature… On comprend que, sous ces histoires de bêtes, les enjeux sociaux sont déterminants et que la discussion ne puisse rester académique, surtout en France où le dogme de la nature humaine considérée comme une ‘page blanche’ que notre éducation seule remplit est toujours dominant depuis l’époque des Lumières. Hobbes a involontairement résumé dans sa célèbre formule ‘L’homme est un loup pour l’homme’ toutes les contrevérités sur la nature humaine/canine/animale, le socle sur lequel notre société de consommation bâtie sur la seule compétition a été bâtie de guingois. Nous avons là une Bastille à prendre, bien plus redoutable que la vraie puisqu’elle ‘colonise l’imaginaire’ occidental depuis 2500 ans et persiste à nier les évidences scientifiques telles que la génétique du comportement : ce livre contribue en souriant à la ‘déconstruire’ et à proposer une issue à ces faux dilemmes qui, sous prétexte d’être des ‘Chemins de la liberté’ , constituent des voies sans issue.
A l’instant même où je relis ce manuscrit une dernière fois, paraît ‘L’âge de l’empathie’ de Frans de Waal, sous-titré ‘Leçons de la nature pour une société solidaire’. Ce livre concrétise ce renouveau de l’éthologie appliquée à l’humain et donc de la biologie à implication sociale. Son auteur est un représentant de l’éthologie cognitiviste, branche récente qui constitue un trait d’union entre les sciences de la vie et celles de la société, entre les sciences dites exactes et celles dites humaines. Il ne s’agit plus, comme à l’époque pionnière de l’éthologie objectiviste, de s’inspirer du comportement des animaux pour justifier une société basée sur l’égoïsme. Il ne s’agit même pas de nier cette pulsion compétitive de l’évolution sociale, si visible qu’elle a longtemps paru la seule force active aux biologistes comme aux économistes, mais de la contrebalancer par une autre tendance naturelle d’altruisme, de solidarité, d’entraide, de compassion, de pitié, de sympathie et d’empathie qui, bien que plus discrète, se révèle tout aussi biologique et indispensable à la bonne marche des sociétés animales et humaines.

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