L’animal

 

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Neuf articles de Pierre Jouventin sur les thèmes abordés dans les livres :
1. LE LOUP, CREATURE DU DIABLE
2. LES ANIMAUX POSSEDENT-ILS UN LANGAGE ?
3. EDUCATION CANINE & CHIENS-MEDECINS
4. L’INNE & L’ACQUIS
5. L’HOMME & L’ANIMAL
6.  LE PROPRE DE L’HOMME
7. L’AGE D’OR DES CHASSEURS-CUEILLEURS
8. LA BÊTE DU GEVAUDAN ? UNE AFFAIRE DE MŒURS !
9. DROITS DES ANIMAUX & COMMUNAUTES HYBRIDES

 

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1. LE LOUP, CREATURE DU DIABLE
« Le loup représente le diable, car celui-ci éprouve constamment de la haine pour l’espèce humaine et il rôde autour des pensées des fidèles afin de tromper leurs âmes » Anonyme du XIIIe siècle.
« Le loup est un animal terrible. Sa morsure est venimeuse parce qu’il se nourrit volontiers de crapauds. L’herbe ne repousse plus là où il a passé. » Barthélemy l’Anglais, XIIIe siècle.

Il y a deux loups, le vrai, celui qui vit dans la nature, et l’autre qui vit dans notre imaginaire. Thomas Hobbes (dans ‘Le Léviathan’1651) justifiait le despotisme par le fait que l’homme est naturellement mauvais. Sa formule lapidaire (reprise du dramaturge latin Plaute) ‘L’homme est un loup pour l’homme’ fait du loup l’archétype de l’être anti-social alors que c’est exactement l’inverse. Cet animal sauvage a toujours rempli dans la civilisation occidentale un rôle de repoussoir et l’imaginaire sur le loup est en conséquence le plus riche qui soit. D’après Bruno Bettelheim, ‘Nous attribuons au loup ce qu’il y a de plus terrifiant en nous-même’. Cela mériterait un autre livre mais nous nous bornerons à un encart émaillé de citations du livre de Robert Delort ‘Les animaux ont une histoire’ (référence en fin de volume).
La fascination pour le loup, comme sa rivalité avec notre espèce qui en est le contrepoint, ne datent pas d’hier. ‘L’ensemble des daces mais aussi nombre de gaulois se sont estimés fils du loup, et plus de mille deux cent familles françaises choisiront l’emblème du loup pour leurs armoiries’ (p .325). Dés le Xe siècle, Edgar-le-pacifique l’avait éradiqué des îles anglaises en exigeant des populations un tribut payé en têtes de loups. Le capitulaire de Charlemagne en 813 désignait pour chaque comté deux spécialistes de la destruction des loups. Or, après une éclipse due aux abus de pouvoir, la charge de lieutenant de louveterie s’est maintenue deux siècles après la disparition des loups dans les vingt-deux régions administratives françaises. Bien que le titre ait été conservé, il s’agit plutôt aujourd’hui de conseillers cynégétiques.
A partir du XVéme siècle, le loup, pour les croyants, était, comme le diable, innommable : on disait plutôt ‘la beste’ ou tout simplement ‘il’. L’Occident chrétien associait loup-péché-diable-mort-enfer et, dans l’imagination populaire, le loup constituait l’incarnation du mal. Le loup représentait l’archétype de l’Autre, le païen, l’incroyant, le rebelle, le juif, le huguenot, celui qui refuse l’ordre établi et qui bafoue les règles de la cité. Il était souvent associé à la femme, Eve, accusée d’avoir créé le mal en croquant la pomme qui nous a fait exclure du paradis terrestre… Il était le négatif du chien créé par Dieu (alors que, pour les musulmans, ‘le meilleur ami de l’homme’ est impur pour sa sexualité débridée et sa tendance à se nourrir de déchets)… Suppôt du diable, du ‘malin’ ce qui explique sa ruse, reflet de nos péchés, le loup était celui qui mange l’agneau mystique, symbole du christ (‘A l’évidence, c’est la bête que Dieu envoie pour châtier les hommes et égorger les brebis égarées privées de leur bon pasteur’ p.325). ‘La liaison devient évidente avec la magie, la sorcellerie, la nécrophagie, la cannibalisme, l’infanticide et la sexualité. Que de loups chevauchés à l’envers pour rejoindre le sabbat ! Que d’incantations, de maléfices, de mixtures effrayantes incorporant des fragments de loup ; que d’orgies en leur compagnie sous la lune blafarde, dans la nuit sombre, la caverne ou le fond des bois ! Et que de suspicion, de terreurs ou de haine envers les hommes qui fraient avec les loups ! » (p.344). Le ‘meneur de loup’, qui passait dans les villages pour exhiber ‘La bête’, rejoint l’homme-loup au centre ‘des contes fantastiques, sadiques, érotiques ou masochistes’ et le loup-garou anthropophage manifestant ‘une sexualité brutale et une force meurtrière’.
Dans la mythologie antique, germanique, scandinave, il est très présent comme pourvoyeur des enfers ou gardien du royaume des morts. En Grèce, le chien à trois têtes, Cerbère, veille sur l’Achéron, le fleuve qui conduit aux enfers (mais aussi, Argos, le chien d’Ulysse est le premier à le reconnaître à son retour et en meurt d’émotion). Chez les Aztèques, le chien Xolotl escorte les âmes. En Chine, Tien Kuan chaperonne les esprits voués à la vie éternelle. Dans l’Egypte pharaonique, Anubis, le dieu des morts à tête de chien, patron des nécropoles, préside à la momification des corps, puis conduit les âmes pour être jugées et il détruit les ennemis de la lumière. A Cynopolis, les habitants de la maison dans laquelle un chien a vécu se rasent la tête et jettent la nourriture en signe de deuil. A Abydos et Thèbes, ont été découverts des cimetières remplis de milliers de momies de chien…
Les légendes mettant en scène le loup sont innombrables dans toutes les civilisations indo-européennes et nord-américaines car cette ‘bête envoyée par le Diable’ a toujours été utilisée pour effrayer ceux qui étaient tentés de transgresser les interdits sociaux, en particulier les femmes. Pour se limiter au conte le plus connu chez nous, le Petit Chaperon Rouge, il a été décodé (en particulier par Bruno Bettelheim dans ‘La psychanalyse des contes de fées’) : ce n’est pas du tout un récit au premier degré pour enfant comme on le croit au premier abord, mais une allégorie mettant en garde à mots couverts les jeunes filles du danger des rencontres masculines, le loup dont il s’agit n’étant pas un animal mais un homme sexué, au sens où l’on dit toujours d’une fille qu’‘elle a vu le loup’… D’ailleurs dans la Rome antique, le loup était l’emblème d’une sexualité débridée, une louve désignant une prostituée et ‘lupa’ ayant donné le mot lupanar, synonyme de maison close : en conséquence, certains historiens pensent que la louve, qui aurait élevé les deux fondateurs de Rome, était en réalité une femme de mauvaise vie embellie par la mythologie…
Frappés par sa capacité au combat et sa discipline de groupe, entretenant cette peur du loup pour perpétrer des crimes en terrorisant les populations, des sociétés secrètes guerrières se sont revendiquées fils ou frères des loups chez les Grecs, Romains, Perses, Indiens et ce, depuis l’Antiquité jusqu’aux Waffen SS… Mais, bien qu’il soit difficile d’y démêler l’imaginaire du réel, une réhabilitation du loup se manifeste avec les enfants-loups. Ce sont Romulus et Remus, fils adoptifs de la louve romaine ou plus récemment Mowgli de Kipling (‘Livre de la jungle’), sans oublier bien évidemment Kamala du révérend Singh. Baden-Powell crée de son coté le scoutisme avec ses louveteaux. ‘Walt Disney, en dessinant l’histoire des Trois Petits Cochons, a de manière saisissante et simpliste, retracé la dualité du loup dans l’imaginaire : à coté du Grand-Méchant-Loup rustre, ridicule, plus bête que cruel, il figure le fils, le si gentil P’tit Loup, serviable, délicat, intelligent, pétri de bon sens, ami des petits cochons, mais aussi rejeton affectueux envers son vieux père.’(p.348). Depuis Kipling peu exact dans ses descriptions animalières, les romans de James Olivier Curwood et de Jack London (avec son remarquable ‘Croc-Blanc’), puis de Farley Mowat, aujourd’hui d’Hélène Grimaud, de Jiang Rong, présentent des loups plus proches de la réalité et plus sympathiques (références en fin d’ouvrage). Des films comme ‘Danse avec les loups’ vont jusqu’à associer le massacre par la civilisation en marche des loups et des indiens. Ces œuvres d’imagination, qui réhabilitent le loup, sont basées sur les connaissances scientifiques qui se font de plus en plus précises sur cet animal secret et mystérieux, mais elles sont aussi en phase avec les préoccupations écologiques et éthiques de notre époque.

 

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2. LES ANIMAUX POSSEDENT-ILS UN LANGAGE ?
‘Le point d’achoppement central reste toujours celui du langage’ Dominique Lestel (‘L’animalité)

Cette question est en soi une réponse puisque dans langage, il y a langue, c’est-à-dire au sens non anatomique la particularité majeure de l’espèce humaine. Il est bien évident que celui qui formule la question en ces termes souhaite que l’on conclue en affirmant une fois encore que notre espèce est le seul être vivant à posséder un ‘véritable’ langage, ce qui démontre sa supériorité sur le règne animal.
Ce type de raisonnement est aussi subjectif que celui qui consisterait, dans une société de baleines, à organiser un débat autour du thème « Les autres espèces possèdent-elles une taille comparable à la nôtre ? ». Et même, cette formulation serait plus honnête car parler ‘d’autres espèces’ est autrement plus exact que parler d’‘animaux’, en sous-entendant que l’Homme n’a rien de commun avec ses ‘frères inférieurs’ selon l’expression de Michelet.
Le fait, d’une part d’avoir mis dans la même catégorie animale des espèces aussi différentes qu’un ver de terre, une huître, une éponge (c’est un animal) et un chimpanzé, d’autre part d’avoir classé dans des catégories distinctes des êtres vivants aussi proches que le chimpanzé et l’homme n’est pas neutre et pose aujourd’hui problème, pas seulement moralement mais scientifiquement. Le chimpanzé est séparé de l’homme par 1,23% de divergence génétique et tous deux sont séparés du gorille par 2,3%. Les analyses d’ADN -même si elles doivent être complétées par d’autres critères- montrent aussi que le plus proche parent du chimpanzé n’est pas le gorille mais l’homme et un autre chimpanzé reconnu récemment, le Bonobo.
Je me souviens de l’abîme de perplexité dans lequel j’avais plongé des étudiants de l’Université de Vincennes en leur posant cette anodine question : ‘L’homme est-il un animal ?’. Un blasphème provoquerait aujourd’hui moins d’effet dans une église. Pourtant, d’après la définition du Petit Larousse, un animal est un ‘être organisé, doué de mouvement et de sensibilité, et capable d’ingérer des proies solides à l’aide d’une bouche’. Il devrait donc être incorrect de réserver le mot ‘animal’ aux espèces autres que l’homme. En fait, cette licence est admise du fait de notre héritage culturel car les grecs ne connaissaient pas les grands singes et ils ont défini l’humain par opposition à l’animal (‘Barbare’ signifiait en grec ‘étranger’ et ceux qui ne parlaient pas leur langue étaient considérés comme quasi-animaux). Cette opposition et ce mépris des autres fondent toujours notre civilisation occidentale mais pas les autres cultures. Jusqu’au début du XVe siècle, les anthropoïdes étaient inconnus en Eurasie et l’homme, sur le plan de la raison et de l’affectivité, était séparé des non-humains par un fossé autrement plus grand que de nos jours. Cette définition de l’homme, qui est remise en question par bien des auteurs comme Philippe Descola auteur de ‘Par delà nature et culture’, est donc discutable et traduit bien la répugnance qu’ont la plupart des humains – aussi libérés des préjugés qu’ils croient être – à se mettre sur le même plan que les autres êtres vivants.
De même que l’on excluait, il y a peu, les noirs de l’espèce humaine – ce qui ne posait pas de problème même à Voltaire qui spéculait sur la vente des esclaves –, on refuse d’accepter l’évidence que l’homme est un animal. Pourtant, l’espèce Homo sapiens ne nous parait si importante que parce que nous en faisons partie. Linné, dans la première classification connue des êtres vivants, classait le chimpanzé dans le même genre Homo que nous et la biologie moléculaire a montré que son analyse était la bonne, l’homme étant génétiquement beaucoup plus proche des chimpanzés qu’on le supposait. C’est dans les 1,23% de différence que se trouve toute notre spécificité humaine, ce qui ne lui enlève rien mais la relativise. L’homme moderne ironise sur l’époque où l’on croyait que toutes les planètes tournaient autour de la terre mais il continue à se croire le centre du monde, le roi du monde animal , l’aboutissement et le sommet de l’évolution.
Il est vrai que les baleines -qui ne parlent pas mais chantent- ne sont pas prêtes à organiser un congrès pour dire le contraire. Ne serait-ce que parce qu’elles ont été pratiquement exterminées. L’Histoire a toujours été écrite par les vainqueurs… Il ne suffit pas à notre espèce d’avoir décimé la plupart des autres espèces, il lui faut encore se donner bonne conscience et justifier le massacre. Pour se mettre hors concours, il lui faut introduire une différence de nature entre soi et les autres. Il n’y a pourtant pas si longtemps, les Autres se trouvaient dans une vallée voisine, derrière une montagne, de l’autre côté d’un fleuve, ils parlaient une autre langue, pratiquaient une autre religion ou avaient une autre couleur de peau. Il est vrai que de savants ethnologues expliquaient ou expliquent encore, en croyant énoncer des vérités scientifiques, que ces sociétés qualifiées de ‘primitives’ ne possèdent pas l’écriture ou la roue ou la notion de Dieu, ce qui démontre notre supériorité et autorise toutes les exploitations, tous les mépris.
Aujourd’hui, le racisme -ici le ‘spécisme’- n’est plus de mise et les Autres, ce sont les Bêtes, qui, comme leur nom l’indique, ne peuvent pas posséder l’intelligence, ni le langage, ni la faculté d’abstraction, ni l’outil, ni le pouce opposable aux autres doigts, ni la station debout, ni la bipédie bref aucune des caractéristiques de l’Homme… Or la science moderne a confirmé que tous ces critères -qui ont été choisis car ils semblaient constituer nos supériorités et donc le Propre de l’Homme- existent tous chez les animaux même s’ils sont moins développés. On en revient toujours à la différence de degré et non de nature entre l’homme et les autres espèces, comme l’affirmait Darwin il y a un siècle et demi. Rien n’empêche pourtant de juger, si on veut absolument être uniques dans le monde vivant, que cette minuscule différence génétique entre l’homme et son plus proche parent, le chimpanzé, est fondamentale pour notre identité puisque c’est en elle que se trouvent inclus le langage et tous les caractères où nous excellons…

 

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3. EDUCATION CANINE & CHIENS-MEDECINS
‘Le chien, un loup rempli d’humanité’ La Fontaine

Les études, que nous avons brièvement présentées, concluent toutes que le meilleur ami de l’homme constitue le champion toutes catégories pour décoder nos comportements et nos émotions. Le chien comprend mieux les humains que nous, ce qui parait surprenant mais qui est explicable, comme nous avons essayé de le montrer ici. 51% des foyers français abritent un chien d’après une récente enquête TNS/SOFRES. Avec 8 millions, notre pays occupe la première place européenne et le deuxième rang mondial pour le nombre de chiens par habitant après les Etats-Unis où ils sont 70 millions. C’est dire l’importance sociale et -totalement méconnue- de ce que l’on a appelé les ‘chiens-médecins’…
Les règles de vie sociale des canidés et en particulier du loup sont autrement plus strictes que les nôtres mais elles en sont cependant très proches. Cette extraordinaire complicité entre canidés et humains explique la valeur thérapeutique reconnue du chien pour les gens âgés et les enfants fragiles. Une étude israélienne récente a montré que les enfants possédant un chien à la maison étaient moins stressés et présentaient une pression artérielle moins élevée que ceux qui n’en avaient pas. Ces animaux-médecins représentent pour les dépressifs et/ou les isolés des amis bien plus affectueux et indulgents que leurs congénères qui les jugent. Parfois même, le compagnon canin constitue une raison de vivre par les soins qu’il nécessite et la responsabilité qu’il engage, des gens âgés et solitaires reprenant goût à la vie à leur contact.
Plus directement encore, des laboratoires cherchent à utiliser les capacités olfactives des chiens pour les transformer en auxiliaires de la médecine afin de prévenir les crises de diabète ou d’épilepsie de leur maître. On sait que les chiens sont infiniment plus performants que nous sur le plan olfactif. Ils détectent par l’odeur les molécules volatiles particulières qui accompagnent les cancers de la peau, du sein, des poumons. Dans des expériences contrôlées où ils sont récompensés de leurs bonnes réponses, ils distinguent très facilement -parfois à 100%- les échantillons d’urine provenant de malades du cancer de la vessie de ceux d’individus sains. Les scientifiques chinois ont aussi essayé de mettre à contribution leur capacité à percevoir l’arrivée des tsunamis, tremblements de terre et ouragans mais un animal est moins facile à utiliser qu’un détecteur de séismes.
Les enfants ne sont pas indifférents aux chiens qui élargissent leur univers social et, souvent, ils sont fascinés: c’est la période d’apprentissage de l’Altérité et de construction de l’Identité, à laquelle contribue la découverte d’un compagnon si différent des humains car il comprend tout et console mais ne parle pas… Dans une tribu ou une ferme à l’ancienne, l’enfant pouvait comparer des individus du même sexe, des deux sexes, de plusieurs générations et même comparer des humains avec des animaux. Un chien dans une maison constitue généralement un membre à part entière de la famille. Mais les enfants ne parviennent pas toujours à l’assumer et les parents ne doivent prendre un compagnon-animal que s’ils sont prêts à s’en charger eux-mêmes en cas de défaillance. Bien des enfants, qui avaient peur des animaux, oublient leur angoisse quand ils fréquentent un grand chien ou même, comme mon fils Eric, une louve.
Disons un mot d’éducation canine, bien que ce ne soit pas le centre de ce livre et que les problèmes difficiles nécessitent une consultation de comportementaliste. Aux USA où les chiens sont si nombreux, cela s’accompagne de 5 millions de morsures et d’abandons/an, car beaucoup trop de maîtres ne savent pas ‘lire’ leur chien, c’est-à-dire décoder leurs signaux qui sont pourtant typiques. Ils sont parfois tellement séduits par leur mascotte qu’ils lui prêtent des sentiments humains et lui parlent comme à un ami, le raisonnant alors qu’il ne peut tout comprendre. Il faut donc connaître la psychologie du chien qui dérive de celle du loup, respecter sa personnalité non humaine et ses capacités de compréhension, ne pas en faire un sous-homme mais un individu différent qui a ses propres règles de savoir-vivre.
Quelques consignes doivent être suivies. Il est exceptionnel qu’un loup ou un chien attaque sans prévenir et il est donc généralement possible d’éviter la morsure si on sait interpréter attitudes et grognements. Il ne faut jamais acculer un animal sauvage ou domestique dans un réduit sans issue, ni punir un chien apeuré car il peut se retourner et mordre. Tout parent doit éviter de laisser un bébé seul avec un chien, initier dés que possible l’enfant au respect de l’animal et l’animal au respect de l’enfant en le grondant dés qu’il devient menaçant et sans attendre, apprendre à l’enfant la signification des comportements canins en particulier des messages de menace, lui interdire d’approcher d’un chien qui mange ou d’un chien étranger en le fixant dans les yeux (ce qui est pour eux une provocation), ne pas s’enfuir en courant et en gesticulant mais en reculant ou en l’évitant lentement.
Bien des propriétaires font des erreurs dont ils accusent le chien dont ils veulent ensuite se débarrasser. L’attitude du maître doit être dépourvue d’ambiguïté ce qui n’est pas toujours évident car, croyant faire son bonheur, le maître agit souvent en plaçant son chien dans le rôle du leader. Les conflits entre humains et chiens résultent presque toujours de ce malentendu hiérarchique : distribuer la nourriture, décider du moment et du but de la promenade font partie du travail du chef de meute que l’homme doit nécessairement assumer ; manger en premier, refuser le passage en font aussi partie, mais souvent le maître n’en a pas conscience lorsqu’il mange après son chien, lorsqu’il le laisse décider des sorties, lorsqu’il l’évite et l’enjambe pour ne pas le déranger alors qu’il devrait le faire se lever et s’écarter quand il bloque une issue. Bref il fait involontairement croire au chien qu’il lui cède la dominance d’où l’incompréhension et le conflit ensuite.

 

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4. L’INNE & L’ACQUIS
« …la préoccupation pour des dichotomies : animal-humain, sauvage-civilisé, anciens-modernes, et les prises de position scientifiques qu’elles impliquent est très significative…Dans son ‘Anthropologie naïve, anthropologie savante’ Stoczkowski…a montré combien de telles dichotomies déterminent l’interprétation de la culture, de l’antiquité jusqu’à nos jours » Raymond Corbey ‘La culture est-elle naturelle ?’

Mes collègues éthologistes évitent de parler d’‘instinct’ car cela leur parait faire référence à un débat dépassé. Pour parler simplement, j’ai cependant conservé ce terme ici comme synonyme de ‘pulsion innée’. Si le vocabulaire est soumis à ce terrorisme intellectuel, c’est que les mots sont porteurs de concepts et donc d’une vision du monde basée sur l’état des connaissances. On est contraint de prendre des précautions de langage pour parler d’un comportement inné, parce que bien des ‘instincts’ se sont révélés, après étude, au moins en partie ‘appris’.
On peut, par exemple, empêcher un pigeon de voler en entourant son corps de bandelettes jusqu’à l’envol complet de ses frères et sœurs. Il n’en décollera pas moins que les autres qui ont pu battre des ailes sur le nid puis ont effectué des vols d’essais. Il semblerait donc que l’aptitude à voler soit uniquement innée. En y regardant de plus près, on se rend compte que le vol de ce pigeon n’est pas aussi efficace que celui des autres qui ont pu s’entraîner. Il y a donc aussi une part d’appris qui est utile pour affiner l’adaptation. En recueillant des chiens adultes, on découvre aussi que leurs comportements apparemment les plus instinctifs comportent une part d’apprentissage. Volga, moitié berger allemand et moitié belge, n’osait pas entrer dans l’eau à 7 ans et, comme la plupart des chiens, elle commença par nager verticalement avant de comprendre que ça marchait mieux en mettant son corps à l’horizontale… Harpo, bouvier des Flandres pleinement adulte, ignorait les os jusqu’à ce qu’il prenne exemple sur nos autres chiens, commence à les ronger et y prenne tant goût que son intestin se trouva rempli d’une bouillie d’os, comme le montra la radio effectuée chez notre ami vétérinaire ! Ce n’était pas seulement son comportement d’appétence pour les os qui était absent lors de cette découverte tardive mais ses sucs digestifs, jamais mis à contribution pour dissoudre le calcium, n’étaient même pas sécrétés et il se trouvait totalement constipé ne pouvant les digérer, du moins la première fois…
Tout ceci peut paraître des arguties sans grand intérêt, mais cette querelle de l’inné et de l’acquis a constitué la toile de fond sur laquelle ont évolué la psychologie animale et la philosophie depuis leurs débuts. Selon les époques, les chercheurs ont mis l’accent sur l’instinct ou sur l’apprentissage, c’est à dire l’inné ou l’acquis, et ce mouvement pendulaire tend seulement aujourd’hui à se stabiliser, tout comportement comportant en réalité un mélange inextricable des deux. On sait depuis récemment que même des vrais jumeaux disposent d’une marge de manœuvre, d’une certaine liberté, car leur expérience modifie le patrimoine génétique commun. A la génétique rigide, qui semblait décider de notre destin, a succédé une vision plus complexe et souple de la programmation que l’on nomme l’épigénétique, car les gènes peuvent être activés ou pas selon l’environnement dans lesquels ils s’expriment : la dictature des gènes a été renversée !
Henri Fabre, dont les descriptions étonnent encore par leur précision et leur exactitude, connaissait la nature autrement mieux que Descartes qui a soutenu la thèse des ‘animaux-machines’ qui, d’après lui, ne pensent pas et ne ressentent rien. Pourtant, admirant la perfection des mœurs des insectes, Fabre n’était pas loin de penser que, dans la nature, excepté l’Homme, tout est instinct. Il contait, avec une admiration à peine cachée pour le Créateur qu’il plaçait à l’origine de tout, l’incroyable histoire de la guêpe ammophile. Avant de pondre, elle paralyse une chenille en la piquant avec son dard exactement dans le centre nerveux, puis la transporte dans le terrier qu’elle a creusé et qu’elle referme après avoir pondu. Lorsque la larve éclot, elle trouve la chenille immobilisée mais toujours vivante, c’est-à-dire un garde-manger qu’elle grignote tout doucement et en commençant par les parties les moins vitales… Sans s’arrêter sur l’hypothèse de ce Dieu cruel qui organiserait des tortures aussi raffinées, il a été montré depuis que la guêpe ne trouvait pas infailliblement les centres nerveux, comme le croyait Fabre. Il lui arrive de tâtonner, de piquer plusieurs fois avant de percer les ganglions nerveux, et cette expérience lui est profitable ensuite pour améliorer sa précision. Il y a donc encore dans ce geste qui paraissait stéréotypé, purement ‘instinctif’, une part d’apprentissage.
Entre les deux guerres, les spécialistes de la psychologie animale, qui ont succédé au génial autodidacte qu’était Fabre, ont péché par l’excès contraire. Ils se sont enfermés dans les laboratoires, ont effectué d’innombrables et souvent stériles expériences d’apprentissage. Par réaction contre cette psychologie scientiste ou ‘behaviourisme’, qui se voulait plus scientifique mais ne regardait l’animal que comme un sous-homme, l’Ethologie objectiviste, apparue dans les années 1940, est revenue à l’environnement naturel et a essayé de considérer la diversité animale sans a priori ‘anthropocentriste’ (position de l’homme qui pense être le centre du monde). Cette éthologie s’est tout d’abord intéressée aux animaux simples, insectes et vertébrés dits inférieurs, comme les poissons, les batraciens et les reptiles. Elle a donc été conduite à se pencher principalement sur les manifestations de ‘l’instinct’, les comportements innés étant évidents dans ces groupes (une annexe en fin de volume résume ‘L’histoire de l’éthologie’). Lorsque les chercheurs sont passés aux mammifères et en particulier à nos cousins, les singes, ils ont redécouvert l’importance de l’apprentissage qui, chez les animaux à gros cerveau, est omniprésent.
Depuis presque un demi-siècle, cette querelle historique de l’inné et de l’acquis est dépassée et close en sciences de la vie. Il est admis que dans tout comportement instinctif, il y a une part d’apprentissage. Inversement, il faut garder en mémoire que la capacité d’apprentissage varie d’une espèce à l’autre, ce qui sous-entend qu’elle est innée. On vient par exemple de découvrir les bases neuronales des capacités d’apprentissage du langage, et ceci aussi bien chez l’homme que chez l’oiseau… Derrière tous ces crêpages de chignon et ces coupages de cheveux en quatre, c’est moins la psychologie de l’animal que celle des humains qui est en cause. Bien qu’il n’en soit jamais fait mention, l’enjeu est de savoir si l’homme est un être d’ ‘instinct’ ou de ‘raison’. Or ces débats des biologistes des années 70, qui ont montré qu’il n’y a pas opposition entre l’inné et l’acquis mais toujours un mélange inextricable des deux et variable d’une espèce à l’autre, ont peu été intégrés par les sciences humaines, en particulier dans notre pays. Même si chez l’homme, l’apprentissage culturel est bien sûr prépondérant, il est faux que l’homme soit un être de pure culture sans aucune pulsion innée, comme le prétend la culture occidentale… Tout nourrisson en apporte d’ailleurs le démenti en tétant le sein de sa maman sans apprentissage préalable. Il existe bien un instinct maternel n’en déplaise à Simone de Beauvoir ou tout récemment Elisabeth Badinter (‘Le conflit, l’enfant et la mère’) auxquelles Sarah Hrdy, anthropologue américaine, avait déjà répondu (‘Les instincts maternels’) avec nuance : ‘Les comportements complexes comme le maternage ne sont jamais totalement prédéterminés génétiquement ni produits par le seul environnement’. Comme tout être vivant, nous sommes un mélange de nature et de culture, d’inné et d’acquis, même si la deuxième composante est plus importante chez nous que chez les autres espèces. Ce constat banal est révolutionnaire car il détermine nos attitudes morales et politiques qui ne peuvent plus être aussi tranchées que lorsqu’on opposait, comme Descartes, l’homme rationnel -libre et maître de son destin car doté par le Créateur d’une âme-, à l’animal n’obéissant qu’à ses instincts et donc exploitable comme la machine, le noir et la femme ! Or ‘anima’ en latin signifie âme et, en réhabilitant les autres espèces, nous revenons à l’étymologie en voulant ‘réanimer’ le monde vivant : pour éviter ce piége sémantique, Descartes aurait dû nommer‘l’animal-machine’, ‘la bête-machine’ !
Ces clivages idéologiques, ces dichotomies discutables étaient commodes pour apprendre à raisonner et encore plus à exclure en opposant la civilisation à la barbarie, comme nous l’ont appris les grecs et comme le dénonçait déjà Platon dans ‘Le politique’. Notre culture occidentale est pleine de ces dualismes qui, pour pédagogiques qu’ils soient, n’en sont pas moins réducteurs et piégés. Nous en croiserons bien d’autres au cours de cette enquête sur nos origines actualisée par la biologie moderne comme l’opposition homme/animal (une espèce contre le reste du monde vivant !), culture/nature (l’aptitude à la culture est en réalité innée donc naturelle), homme/nature (l’homme, inclus dans la nature, ne peut s’y opposer, pas plus qu’un poisson rouge à son bocal), civilisés/primitifs (les chasseurs-cueilleurs ont la même ancienneté que nous et ils ont trouvé des modes de vie plus durables que ceux des civilisés), esprit/corps (pourquoi deux entités distinctes ?), etc… Ainsi la manipulation, la désinformation, la ‘stratégie d’exclusion’ a-t-elle consisté, en Occident et depuis 2500 ans, à induire en erreur en forçant à choisir entre deux concepts opposés artificiellement…

 

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5. L’HOMME & L’ANIMAL
« Tous nos malheurs proviennent de ce que les hommes ne savent pas ce qu’ils sont, et ne s’accordent pas sur ce qu’ils veulent être… Mais alors, s’écria Doug, où passe la ligne de démarcation ? Le Pasteur hocha la tête, et, fermant les yeux, murmura : S’il parle, baptisez-le, mais s’il ne parle pas, cuisinez-le. » VERCORS ‘Les animaux dénaturés’
‘…Thalès, si l’on en croit Diogène Laërce, se félicitait d’être né homme et non pas bête sauvage, mâle et non pas femelle, grec et non pas barbare’ Elisabeth de Fontenay (‘Le silence des bêtes’)

Les mots sont insuffisants pour discuter de la différence entre l’homme et l’animal tant ce concept dualiste est au centre de notre civilisation. Comment peut-on rassembler sous le même nom d’‘animal’, des espèces aussi différentes qu’une éponge, un ver de terre, une blatte, une baleine, un chimpanzé et un loup ? Platon se demandait déjà comment on peut mettre sur l’autre plateau de la balance en face de ce million d’animaux -sans compter les microorganismes, champignons et plantes- une seule espèce (et la plus perturbatrice) ? Pourquoi cette rupture, cette discontinuité, cette ‘exception humaine’ dénoncée par J-M Schaeffer (cf. bibliographie en fin de volume) ?
Si l’animalité est un concept vague face aux énormes différences entre espèces, le nom même d’homme prête à confusion : il a en français un double sens selon que l’on parle du sexe ou de l’espèce alors qu’il existait deux mots en grec comme en latin. C’est pourquoi j’ai essayé de remplacer le plus souvent possible dans ce texte homme par humain, mais ce n’est pas facile, pas plus que de remplacer le court binôme ‘homme/animal’ par ‘l’homme comparé aux autres espèces animales’… Les mots sont les outils d’une pensée inscrite dans une culture et c’est bien un problème propre à notre civilisation : l’opposition homme/animal (et sa conséquence sur l’exploitation forcenée de la nature) n’existaient pas chez les autres cultures en particulier les hindous et les égyptiens, pas plus que durant tout notre long passé de chasseurs-cueilleurs.
En Occident, la première mention des grands singes été faite seulement en 1607 par Andrew Battel, un corsaire anglais ; le premier chimpanzé est arrivé en 1630 et le premier anthropoïde a été disséqué en 1651. Les grecs ne connaissaient donc pas ce trait d’union et, pour les fondateurs de notre culture, il y avait donc un fossé bien plus grand qu’aujourd’hui entre les humains et les autres mammifères, ce qui justifiait mieux la dichotomie animal/homme sur laquelle repose notre civilisation. Jusqu’à la Renaissance, c’est sur ces catégories aristotéliciennes que notre pensée s’est construite sans que l’on réalise que le fossé avait été comblé entre temps par la découverte des anthropoïdes qui remettent en question ce dualisme en renouant le lien entre l’homme et les autres espèces animales.
D’autant plus que les préhistoriens viennent de découvrir qu’il y a 40.000 ans, quatre espèces d’humains cohabitaient sur terre dont trois dans la même région : 1)les Hommes de Néanderthal Homo neanderthalensis, 2)les Hommes de Flores Homo floresiensis d’un mètre de haut, dont le cerveau était de la taille d’une orange et dont les restes ont été découverts prés de Java, il y a quelques années, 3)les Hommes modernes Homo sapiens, c’est-à-dire nous, pas toujours aussi ‘sages’ ou même ‘savants’ que notre nom l’indique, 4)les Hommes de Sibérie (Denisova) découverts tout récemment et encore sans nom… Car ces découvertes sont discutées (les deux premières espèces seraient, pour certains, seulement des sous-espèces, le premier d’Homo sapiens, avec lequel les néanderthaliens se sont hybridés, leurs descendants étant viables, d’après le dernier résultat par séquençage d’ADN, et le deuxième de son ancêtre Homo erectus) et tout cela évoluera encore puisqu’on a fouillé à peine 5% de notre berceau, l’Afrique. Mais plus on en sait et moins il devient possible que l’homme ait une généalogie linéaire, l’arbre phylogénétique des Hominoïdes étant devenu un buisson foisonnant avec plus 250 espèces ou taxons déjà répertoriées : nous sommes donc en réalité les derniers représentants d’une famille nombreuse ! Quoi qu’il en soit, où aurait-il fallu placer, il y a 40 .000 ans, la frontière Homme/Animal ?
Pourquoi l’homme se place-t-il en opposition à l’animal et non en communion avec lui ? C’est la question que posait déjà Léonard de Vinci, végétarien par conviction. L’infériorité des animaux permet d’une part de valoriser son statut humain et d’autre part de se distancier sur le plan émotionnel de celui qu’on exploite. James Serpell constate -dans son étude sur les relations humain/animal parue en 1996 et non traduite en français- que seules les cultures qui ont domestiqué des animaux les considèrent comme inférieurs : il s’agirait donc selon lui d’« une véritable doctrine politique, propagée pour faciliter l’exploitation animale ». C’est par rejet de l’animalité que l’humanité se définit en Occident et seulement là : l’homme serait un être de culture, de raison, et l’animal, un être de nature, d’instinct. Un bébé ou un malade mental, qui raisonnent moins bien que nous, devraient-ils donc être exclus de l’humanité ? Comment même peut-on opposer l’homme à la nature et à l’animalité alors qu’il est inclus dans les deux catégories ?
Les trois grands monothéismes -judaïsme, christianisme, islam-, qui sont issus de civilisations d’éleveurs, ont développé ce clivage inexact et inégalitaire. Saint Augustin, dans ‘La Cité de Dieu’, refuse catégoriquement d’étendre aux bêtes le ‘Tu ne tueras point’ et Saint Thomas d’Aquin dans ‘Somme contre les Gentils’ légitime notre domination : l’homme, à l’image de Dieu, est un être parfait auquel sont soumis les animaux, êtres imparfaits. « L’église n’a jamais pris position sur la question de la vie éternelle pour les animaux. Sur ce point, les Franciscains se sont opposés au courant Thomiste dominant qui n’y croyait pas » rappelle le théologien catholique Arnaud Dumouch. Il existe,en effet, des traditions minoritaires divergentes comme celle de François d’Assise, le fondateur de l’ordre des franciscains, qui sympathisait avec l’ensemble de la Création, en particulier son ‘Frère Loup’, ou celle des Cathares qui attribuaient aux animaux l’intelligence, n’en mangeaient pas et se faisaient démasquer lors des persécutions papales par leur refus d’égorger un poulet…
Aucun animal n’a été autant présent dans l’imaginaire des hommes : Romulus et Remus élevés par une louve chez les romains, Osiris le dieu à tête de loup chez les égyptiens, Fenrir loup élevé par les dieux chez les vikings, Apollon ‘lykogéne’ -donc né du loup- chez les grecs (un athénien qui en tuait un devait payer ses funérailles), Odin à la tête de loup et escorté de deux loups chez les germains et les civilisations nordiques, Gengis Khan fils du Loup Bleu chez les mongols… Le loup a été calomnié en particulier par le christianisme qui le connaissait mal et en avait fait un repoussoir pour définir l’Homme à l’image de Dieu par opposition à La Bête, représentante du Diable.
Mais n’est-ce pas justement pour faire oublier notre long passé de tueurs en meute et combien il nous ressemblait par son mode de vie ? Les peuples guerriers qui connaissaient le loup le vénéraient tous, comme les Gaulois et les Romains qui se recouvraient d’une peau de loup, les Mongols, les Vikings, les amérindiens -Sioux, Algonquins, Cheyennes, Iroquois, Cree, Apaches, Navajos, Kiowa, Mohawk-, les Yakoutes de Sibérie, les Samis de Scandinavie, les Inuits nord-américains, les Turcs, les Celtes, les Scythes. Ne reniant pas leur passé de chasseurs en bandes, ces peuples considéraient le loup comme le modèle du guerrier invincible et loyal, le plaçant parmi leurs totems et leurs dieux. Le jeune indien, protégé par un collier en dents de loups, marquait son passage à l’âge d’homme par la danse rituelle du loup où il paraissait avec un masque à son effigie, puis il était initié par les sages et les chamans pour devenir courageux et malin comme son ancêtre mythique.
La légende du loup-garou est peut-être la plus révélatrice de nos préjugés puisqu’il s’agit d’un scélérat qui, la nuit, se métamorphose en loup. Avec des relents de sorcellerie et de psychologie des profondeurs, la lycanthropie implique ainsi ouvertement des humains qui, cédant à leurs appétits sanguinaires et sexuels, transgressent leur statut de créatures divines cherchant à s’élever dans la spiritualité pour se transformer en bêtes sataniques livrées à leurs bas instincts… Comme le Diable est l’antithèse de Dieu, le Loup est donc le négatif sauvage du Civilisé, qu’il soit chien ou homme. C’est un peu le Mr Hyde du Dr Jekyll que nous voulons être : il n’est surtout pas question de lui trouver des similitudes humaines pas plus qu’il n’est décent de nous reconnaître des origines animales. D’ailleurs, comment un homme pourrait-il être en partie ‘bête’ alors que toute la culture occidentale vise à nier notre nature biologique s’étant construite sur ce dualisme qui piège les mots et les idées ?

 

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6. LE PROPRE DE L’HOMME

« Le propre de l’homme, est-ce le rire ? Mais les chimpanzés rient aussi. Le propre de l’homme, est-ce la raison ? Mais comment la refuser aux dauphins et aux primates, à qui l’on voit faire tant de choses étonnantes qui ne relèvent pas d’un simple dressage ? Le propre de l’homme, enfin, est-ce le langage ? Mais peut-on le dire encore quand on voit un chimpanzé s’exprimer avec les mains comme un sourd et muet ? » Robert MERLE (Le propre de l’homme)
L’homme, «insupportable enfant gâté qui a occupé trop longtemps la scène philosophique et empêché tout travail sérieux en réclamant une attention exclusive » Lévi-Strauss (L’homme nu)

Dans la culture judéo-chrétienne, l’homme pourvu du langage, de la raison, de l’intelligence, de l’abstraction, de la culture, de l’art, des outils est défini par opposition à l’animal qui est son négatif car privé d’âme, d’esprit, de liberté, de conscience… Notre espèce a été longtemps caractérisée par des attributs que l’on retrouve les uns après les autres chez l’animal, parfois à un degré moindre mais sans erreur possible. L’outil, qui paraissait un attribut humain, a été trouvé chez de nombreuses espèces animales comme le vautour percnoptére qui casse les œufs avec une pierre ou la corneille de Nouvelle-Calédonie qui va chercher une branche épineuse pour extraire la chenille de se loge et, en laboratoire, plie un fil de fer pour remonter un panier. L’intelligence n’est plus depuis longtemps un terme qui nous est réservé, même si cela reste notre domaine d’excellence. La culture non plus n’est plus notre propriété privée et bien des laboratoires d’éthologie étudient celle des macaques qui ont appris à trier et à saler leurs aliments ou bien celle des chimpanzés qui ont des traditions différentes pour casser les noix. Sans doute ces cultures ne sont-elles pas aussi sophistiquées que la notre mais elles sont transmises par l’éducation (dix ans pour apprendre à casser des noix !) et varient d’un groupe social à un autre, ainsi qu’est définie la culture… L’abstraction paraissait un meilleur cheval de bataille jusqu’à ce que Karl von Frisch ait démontré qu’un petit insecte, l’abeille, employait des concepts mathématiques pour indiquer aux autres dans l’obscurité de la ruche où se trouvait la fleur à butiner. Lorsqu’on voit un oiseau-jardinier peindre sa hutte de parade avec une teinture bleue obtenue à partir de baies et passée avec une branche écrasée faisant office de pinceau, ou bien entourer son arène de cour d’objets tous bleus ou tous rouges selon son espèce, comment ne pas évoquer un stade primitif de l’art ? La sociabilité, l’entraide et l’empathie que les humanistes ont longtemps considérées comme spécifiquement humaines ne le sont plus, et notre espèce parait en réalité ‘inférieure’ aux canidés sur ce plan… Même la conscience, la politique et la morale en ont pris un coup en subissant récemment les assauts des éthologistes cognitivistes. Plusieurs ouvrages de Frans de Waal sont consacrés à la description de leurs formes les plus élémentaires mais indéniables chez les chimpanzés. Quant au langage, c’est le dernier critère à tenir bon, non qu’il n’existe pas de système sophistiqué de communication chez les animaux -tous en possèdent- mais les humains disposent d’un système autrement plus souple et complexe car il combine des sons (phonèmes), des mots et des phrases associés par une syntaxe. Mais justement, c’est l’exemple même de la différence de degré et non de nature entre l’Animal et l’Homme, même si le fossé est ici de loin le plus profond… Encore faut-il accorder à cette spécificité si humaine plus d’importance qu’à l’odorat, au sonar ou au sens de l’orientation, qui sont les spécialités d’autres espèces et qui nous paraissent moins prestigieuses… Et puis inversement, pourquoi ne pas mettre en avant la tromperie, le mensonge, la manipulation d’autrui, caractère pour lequel nous sommes aussi les champions incontestés du monde animal ??
Sur le plan purement quantitatif, Yves Christen dans son livre ‘L’animal est-il une personne ?’ rapporte que le dogme de l’homme supérieur aux autres espèces a subi un nouveau revers lorsque le génome humain a été décodé. Les chercheurs viennent de trouver qu’il comportait 3,2 milliards de paires de base : sans doute était-il plus important que celui de la carpe (1,7 million) ou de la poule (1 ,2 million) mais il ne l’était pas plus que celui de la souris (3,4 milliards), du lys (90 milliards) et de l’amibe (670 milliards)… Le même auteur cite la conclusion qu’en tire le neurogénéticien John Hardy : « Dans la plupart de nos pensées et discussions, nous plaçons de façon implicite l’homme au sommet de l’évolution, les autres espèces étant moins complexes que nous…C’est un non-sens, naturellement : elles sont aussi adaptées à leur environnement que nous l’étions à rôder dans la savane africaine ». Sur le plan cognitif, il y a autrement plus de différence entre un ver de terre et un chimpanzé qu’entre ce dernier et nous. Pour nous caractériser, on en revient avec des bémols à la bonne vieille définition de notre espèce : ‘l’animal qui parle’. Comme bien d’autres après lui dont Linné, Aristote définissait aussi l’homme comme « l’animal doué de raison » ce qui est un peu désobligeant pour les grands singes mais compréhensible quand on sait qu’ils n’ont été connus de l’Occident qu’au XVIIe siècle et qu’il y avait pour les grecs anciens un grand vide entre les humains et les non-humains sur le plan de l’intelligence et de l’affectivité… Aristote est non seulement le père de la biologie, ayant décrit 450 espèces animales, mais le seul philosophe à avoir fait la synthèse de toutes les connaissances. C’était encore possible à son époque mais l’accumulation des données est telle que les scientifiques d’aujourd’hui sont étroitement spécialisés et ne peuvent plus avoir une vue d’ensemble quand les philosophes, dont c’est le métier de réfléchir sur l’humain, ne peuvent plus suivre sur tous les fronts l’avancée des connaissances scientifiques…
La ‘lycanthropie’ serait apparue lorsque le roi grec Lycaon fut transformé par Zeus en loup pour avoir servi de la chair humaine au cours d’un banquet… Plutôt que l’interdit alimentaire, Georges Bataille considérait que c’est en observant des interdits sexuels que l’homme se distingue de l’animal. L’interdit le plus célèbre, celui de l’inceste, est toujours considéré par les ethnologues comme le Graal du Propre de l’Homme alors qu’il a été retrouvé dans la nature chez bien des mammifères et tous les primates, contrairement à ce qu’affirmait un penseur de l’envergure de Claude Lévi-Strauss. Si l’on suit le principe de parcimonie qui est à la base de la science, peut-être n’y a-t-il pas nécessairement besoin de concepts symboliques pour trouver les bases biologiques de la prohibition de l’inceste : malgré le déni de la plupart des humanistes, le danger de consanguinité avec son cortège de tares congénitales existe (‘dépression de consanguinité’), qui menace les espèces vivant en groupes familiaux comme les humains. Après tout, le propre de cet homme sans crocs, ni griffes, pas plus bipède qu’un manchot ou un ours, moins sociable qu’un loup mais encore plus adaptable et colonisateur, ne serait-il pas plutôt de ne pas en avoir ?

 

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7. L’AGE D’OR DES CHASSEURS-CUEILLEURS

‘Essayez d’imaginer un mode de vie où la terre, le logement et l’alimentation sont gratuits, et où il n’y a ni dirigeants, ni patrons, ni politique, ni crime organisé, ni impôts, ni lois. Ajoutez à cela l’avantage de faire partie d’une société où tout est partagé, où il n’y ni riches ni pauvres et où le bonheur ne signifie pas l’accumulation de biens matériels’ Kevin Duffy (Children of the forest)

A l’opposé de Descartes qui réservait l’âme aux humains en déclenchant ‘la querelle sur l’âme des bêtes’ (cf. premier encart), « les Achuar de l’Amazonie équatorienne, par exemple, disent que la plupart des plantes et des animaux possèdent une âme similaire à celle des humains, un faculté qui les range parmi les ‘personnes’ en ce qu’elle assure la conscience réflexive et l’intentionnalité, qu’elle les rend capable d’éprouver des émotions et leur permet d’échanger des messages avec leurs pairs comme avec les membres d’autres espèces dont les hommes » (Descola 1996). Georges Lapierre écrit dans ‘Le mythe de la raison’ : « L’idée d’une réciprocité possible ne nous vient pas à l’esprit, nous n’envisageons qu’un rapport d’appropriation. Chez les Indiens d’Amazonie ou du Grand Nord, tout rapport est un rapport d’échanges ; tous ces rapports d’échanges actualisent une vie sociale élargie entre les hommes, les plantes et les animaux. A tous ceux qui participent ainsi aux échanges est reconnue la qualité de sujet dans une relation réglée par une convention partagée, un contrat social, en quelque sorte. »
L’Age d’or supposé des chasseurs-cueilleurs est souvent qualifié avec condescendance de ‘mythe rousseauiste du bon sauvage’, celui-ci étant défini, comme l’animal, par ses manques : sociétés ‘primitives’ sans histoire, sans écriture, sans Etat… Certaines études récentes, comme celle de l’ethnologue Lawrence Keeley, affirment même que nos ancêtres immédiats étaient aussi belliqueux que nous et d’autres montrent qu’ils ont été à l’origine de la disparition des grandes faunes nord-européennes et américaines (bisons, chevaux, ours, lions, etc) ou néo-zélandaises (moas) : les ‘primitifs’ n’auraient donc pas été aussi pacifiques entre eux ni inoffensifs pour la nature que leurs défenseurs le disent. En fait, les sociétés de chasseurs-cueilleurs comme les pygmées, les Boschimans ou les néanderthaliens, qui vivaient en équilibre avec les ressources naturelles depuis des milliers d’années, sont confondues avec des sociétés plus récentes et relativement centralisées comme les royaumes africains, les colonisateurs maoris, les tribus indiennes nord-américaines ou celles d’européens du néolithique qui étaient autrement plus prédatrices. Quand on découvrait le Nouveau Monde en le prenant pour un monde vierge et que John Locke s’écriait ’Au commencement, tout était l’Amérique’, on pouvait encore se tromper en rangeant toutes ces sociétés sous la même étiquette de ‘sauvages’. On sait aujourd’hui que leur usage des ressources naturelles est opposé, que les chasseurs-cueilleurs exploitent durablement la nature comme les animaux alors que les indiens étaient entrés mais à moindre échelle que nous dans un processus historique. Il y a donc amalgame et on ne peut pas plus s’y retrouver en mélangeant ces sociétés radicalement différentes que dans la célèbre recette du pâté d’alouettes où l’on mélange un cheval avec une alouette…
Cet Age d’or a-t-il seulement existé ? C’est en tout cas ce que supposent la plupart des spécialistes des sociétés de chasseurs-cueilleurs… Voici quelques-unes de leurs citations extraites de ‘Futur primitif’, pamphlet de John Zerzan :
D’après Tanaka, ils passent « un temps extraordinairement court à travailler et la plupart de leur temps à se reposer et à se distraire ». Flood a remarqué que les aborigènes d’Australie considèrent que « le travail requis pour labourer et planter n’était en rien contrebalancé par les avantages qu’il procurait ». Festinger parle de l’accès chez les humains du paléolithique « à des quantités considérables de nourriture sans grand effort », ajoutant que « les groupes contemporains qui vivent encore de chasse et de cueillette s’en sortent très bien, même s’ils ont été repoussés vers des habitats très marginaux ». Comme Hole et Flannery l’ont résumé, « aucun groupe sur terre ne dispose de plus de loisir que les chasseurs et les cueilleurs, qui consacrent le plus clair de leur temps au jeu, à la conversation et à la détente ». Ils disposent de plus de temps libre, ajoute Binford, « que les ouvriers industriels ou agricoles modernes, ou même que les professeurs d’archéologie ».
Ingold a estimé que « dans la plupart des sociétés de chasseurs et de cueilleurs, on attache une valeur suprême au principe de l’autonomie individuelle », équivalant à la découverte de Wilson d’ « une éthique d’indépendance » qui est « commune aux sociétés ouvertes en question ». L’anthropologue de terrain Radin est allé jusqu’à dire : « Dans la société primitive, on laisse le champs libre à toutes les formes concevables de manifestation ou d’expression de la personnalité. On n’émet aucun jugement moral sur quelque aspect que ce soit de la personnalité humaine en tant que telle ». Observant la structure sociale des pygmées Mbouti, Turnbull s’est étonné d’y trouver « un vide apparent, une absence de système interne quasi anarchique ». Selon Duffy, les Mbouti sont naturellement égalitaires : ils n’ont ni chefs, ni souverains, et les décisions concernant la bande sont prises par consensus ». Les Mbouti « considèrent toute forme de violence entre un individu et un autre avec beaucoup d’horreur et de dégoût, et ne la représentent jamais dans leurs danses ou leurs jeux théâtraux ». Dans le désert du Kalahari, Van der Post a médité sur la communion des San avec la nature, parlant d’un niveau d’expérience qu’on « pourrait presque appeler mystique. Par exemple, ils semblaient savoir ce qu’on éprouve quand on est un éléphant, un lion, une antilope… ».
Lee a parlé de « l’universalité [du partage] chez les cueilleurs-chasseurs », de même que l’ouvrage classique de Marshall faisait état d’une « éthique de générosité et d’humilité » démontrant une tendance fortement égalitaire » chez les cueilleurs-chasseurs. Tanaka nous fournit l’exemple typique : «Le trait de plus apprécié est la générosité, et les plus méprisés sont l’avarice et l’égoïsme ». Baer a répertorié « l’égalitarisme et les sens démocratique, l’autonomie personnelle et l’individuation, le sentiment protecteur et l’instinct nourricier » comme étant les vertus cardinales des non-civilisés ; et Lee a parlé d’ « une aversion absolue pour les distinctions hiérarchiques chez les peuples cueilleurs-chasseurs du monde entier ».Il n’existe « dans la nature aucune raison » à la division entre sexes, explique Bender. « Elles doivent être créées par l’interdit et le tabou, elles doivent être rendues ‘naturelles’ par l’idéologie et le rituel ». L’égalité sociale des sexes reste « un trait majeur de sociétés de cueilleurs-chasseurs’.
Concluons par deux citations de Pierre Clastres extraites de ‘La société contre l’Etat’ qui renversent la perspective classique : «Tout cela se traduit, sur le plan de la vie économique, par le refus des sociétés primitives de laisser le travail et la production les engloutir, par la décision de limiter les stocks aux besoins sociopolitiques, par l’impossibilité intrinsèque de la concurrence –à quoi servirait, dans une société primitive, d’être riche parmi les pauvres ?- en un mot, par l’interdiction, non formulée mais dite cependant, de l’inégalité.… Ce que nous montrent les Sauvages, c’est l’effort permanent pour empêcher les chefs d’être des chefs, c’est le refus de l’unification, c’est le travail de conjuration de l’Un, de l’Etat. L’histoire des peuples qui ont une histoire est, dit-on, l’histoire de la lutte des classes. L’histoire des peuples sans histoire, c’est, dira-t-on avec autant de vérité au moins, l’histoire de leur lutte contre l’Etat ».

 

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8. LA BÊTE DU GEVAUDAN ? UNE AFFAIRE DE MŒURS !

‘Tout cela est effrayant, tout cela est malheureusement conforme à la réalité, car il y a des loups à deux pieds qui volent, qui ruinent, qui maltraitent ainsi des êtres sans défense’ Jean de La Fontaine

Au moins cent trente morts et soixante-dix blessés graves, c’est le bilan impressionnant de la Bête du Gévaudan, un loup qui, de 1764 à 1767, aurait terrorisé le Massif Central et qui, d’après certains témoins, était de la taille d’un âne ou d’un veau ! Il a fallu deux siècles et demi pour y voir un peu plus clair (citons parmi bien d’autres, les livres de Michel Louis et plus récemment ‘Le roman du loup’ de Claude-Marie Vadrot que nous mettrons à contribution). S’il est trop tard pour en démêler toute la complexité, une chose au moins est sûre : ce n’était pas un loup mais plutôt une affaire de mœurs amplifiée par les premiers médias exploitant la crédulité populaire.
On se demande comment on a pu croire qu’un loup véritable entrait en plein jour dans les maisons et les étables sans pratiquement toucher aux moutons et jeunes veaux, ne dévorait quasiment jamais ses victimes, marchait parfois debout, était difficile à blesser et avait une raie sur le dos comme une peau de sanglier, ‘paraissait tout boutonné sur le ventre’ (selon Pierre Blanc qui lui tint tête trois heures), égorgeait ses proies sans autre blessure, coupait la tête de ses victimes avec ‘des dents coupantes comme des rasoirs’, a porté sa ‘patte antérieure’ à sa blessure quand il reçut un cou de baïonnette au poitrail, prélevait seulement le cœur ou le foie comme dans les crimes rituels ou bien la poitrine des femmes et le bas-ventre comme dans les crimes sadiques, emportait les chairs en laissant les habits, n’a jamais tué d’hommes mais ôtait les vêtements abandonnant les corps nus de jolis jeunes gens, a maintenu de son poids une jeune fille courbée sur sa fontaine… Peut-être certains de ces dires sont-ils imaginaires mais cela fait beaucoup pour un loup. Un chroniqueur de l’époque suggère d’ailleurs avec malice que ce loup « ne mange que de fort belles filles qu’à juger en diable, je gagnerais bien plus à tenter et à m’en servir pour tenter les hommes ».
Cette crise a d’ailleurs été précédée d’affaires similaires dans le Jura, le Beaujolais, le Lyonnais, surtout la Touraine où d’après la chronique, auraient été tuées dix personnes par mois pendant l’année 1693 et dans l’Auxerrois où Louis XV offrit en 1731 une prime de deux cent livres à celui qui tuerait ‘la Beste’. Le point d’orgue que constitue l’affaire du Gévaudan –région reculée où les brigands pullulaient- a d’ailleurs été suivi par une multiplication de meurtres sexuels ou crapuleux attribués à ces pauvres loups dans le Gâtinais, la Sologne, Sarlat, Brive, le Gard…
En février 1765, pour se débarrasser de ‘la bête qui dévore les âmes et les corps’, une battue rassemblant 20.000 personnes dont des chasseurs, des militaires et des prêtres, est organisée sans résultat. Le roi envoie son intendant des chasses royales avec des troupes et les meilleurs chiens : un loup est abattu dont le cadavre naturalisé est exhibé et des prières sont dites partout dans le genre de celle-ci : « Dés que vous apercevrez le loup, dites cinq Pater, cinq Ave. Après chaque prière, faites deux signes de croix. Puis récitez le Gloria Patri en répétant le signe de croix. Invoquez alors les bienheureux du paradis : priez le bienheureux saint Georges de lui serrer la gorge ; priez le bienheureux Laurent de lui casser les dents ; priez le bienheureux Boniface de lui casser les pattes ; priez le bienheureux saint Loup de tuer le mauvais loup ; priez-les tous au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit».
Cette hystérie collective a été exploitée par le pouvoir royal et l’Eglise pour effrayer et dominer le peuple. Au Moyen Age déjà, d’après les registres des paroisses, l’église a organisé dans notre pays plus de 30.000 procès d’hommes-loups et de loups-garous. L’évêque de Mende avertit dés le début : « Les dégâts cesseront seulement quand la miséricorde de Dieu sera arrivée sur nous ». A trente ans de la Révolution, l’évêque de Choiseul-Beaupré, héritier d’une grande famille et ancien aumônier du roi, fait lire dans toutes les églises un prêche culpabilisateur et provocateur : « Père et mère qui avez la douleur de voir vos enfants égorgés par ce monstre que Dieu a armé contre leur vie, n’avez-vous pas lieu de craindre d’avoir mérité, par vos dérèglements, que Dieu les frappe d’un fléau si terrible ?…Une chair idolâtre et criminelle, qui sert d’instrument au démon pour séduire et perdre les âmes, ne mérite-t-elle pas d’être livrée aux dents meurtrières des bêtes féroces qui la déchirent et la mettent en pièces ? ». Lors de son prêche de Pâques, l’évêque de Meaux demande : « Faut-il que nous ayons bien péché pour que les loups ne craignent plus l’homme et deviennent un fléau divin ? » Dans un grand succès de librairie, l’abbé Pourcher conclut : «La cause de ce fléau était la suppression de la fête de Saint-Sévérien, premier évêque de Mende, et l’abandon de la liturgie romaine…Ne voulant voir en elle qu’un fait purement naturel, on ne lui opposa que de faibles résistances quoique tout en elle annonçait la terrible vengeance divine, qui se sert des plus petites choses pour punir l’orgueil de l’homme et lui prouver que si, par la toute-puissante bonté divine, il a été fait le roi de la nature, il en devient le vil esclave s’il abandonne les voies de Dieu. »
Qui se livrait à de pareilles atrocités ? La famille Chastel est le plus souvent accusée car le père avec ses deux fils sont arrêtés armés et en embuscade dans la campagne sans pouvoir en donner la raison. Pour avoir égaré les soldats, ils sont mis en prison sans que la bête récidive beaucoup durant leur incarcération. Antoine Chastel, ‘homme des bois’ bizarre, élève des chiens et des loups; il est considéré par ses contemporains comme un ‘meneur de loups’. Son père, Jean, participe à un pèlerinage expiatoire à l’issue duquel il fait bénir trois balles d’argent provenant de la fonte de médailles de la Vierge. Il participe à la battue qui suit et, d’une seule balle, tue de face –ce qui fait penser qu’il était apprivoisé- un grand canidé dont la mort signe l’arrêt de la tuerie. Antoine Chastel se confesse et revient à une pratique religieuse assidue. Mais, à sa mort, le prêtre qui l’a confessé et qui a béni la balle, refuse de l’enterrer dans son village. Or ce même prêtre est ensuite assassiné ! Ceci n’empêche pas Jean Chastel de devenir un héros national pendant deux siècles dans les contes populaires. Mais une famille démoniaque couvrant un déséquilibré ne suffit pas pour expliquer tous les événements et il y a nécessairement eu imitation par d’autres en d’autres lieux, comme il est fréquent dans les crimes de pervers…
Quoi qu’il en soit, ces chasses aux sorcières hâtèrent l’extermination du loup dans notre pays. Pendant les trois ans critiques, dans le Gévaudan et en Auvergne, 500 loups furent tués et, entre 1818 et 1829, plus de 18.000, d’après le décompte des primes versées. Dés 1883, le nombre de loups tués fut multiplié par quatre, une dépouille de loup valant douze journées de travail, une louve dix-huit et un loup susceptible d’avoir attaqué l’homme rapportant une prime équivalant à un mois de travail. Ainsi la bête du Gévaudan, plutôt qu’un grand méchant loup, était un bouc-émissaire.

 

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9. DROITS DES ANIMAUX & COMMUNAUTES HYBRIDES

« Non, aimer et respecter les animaux ne conduit pas inéluctablement à la misanthropie, au racisme et à la barbarie. Oui, les pratiques d’élevage et de mise à mort industrielles des bêtes peuvent rappeler les camps de concentration et même d’extermination… » Elizabeth de Fontenay (Le silence des bêtes)
‘La France a une tradition humaniste, qui a également ses avantages, mais qui en l’occurrence signifie anthropocentrisme et se montre donc très soucieuse de maintenir l’homme sur son piédestal et de lui subordonner son environnement’ Jean-Baptiste Jeangéne Vilmer (Ethique animale)

Les européens lorsqu’ils se comparent aux américains ont souvent un sentiment de supériorité en matière de culture et il est vrai que les fast-foods ou les séries télévisées le justifient parfois. Mais en matière de droits des animaux, il faut bien reconnaître qu’à part quelques groupuscules, nous sommes demeurés des barbares incultes. Alors que nous mélangeons allégrement tous ces concepts, les anglophones distinguent la philosophie animale, l’éthique animale, l’éthique vétérinaire, l’éthique environnementale, le bien-être animal, le droit de l’animal, les droits des animaux… Un ancien enseignant de l’université de Montréal, Jean-Baptiste Jeangéne Vilmer explique toutes ces nuances dans le premier traité d’‘Ethique animale’ qui vient de paraître et qui donne une idée du niveau des débats outre-atlantique. Le statut moral de l’animal et notre responsabilité à son égard y sont passionnément débattus depuis une trentaine d’années, à l’époque où ’Animal liberation’ est paru. Dans ce domaine, il demeure le seul livre traduit dans notre langue alors que les différentes écoles apparues renouvellent certains aspects du droit et de la philosophie en intégrant les concepts de l’écologie, de l’évolution et de l’éthologie, mais aussi du féminisme ou même des théologies de la libération. Car si les animaux peuvent avoir des droits et l’homme des devoirs envers eux, quelles espèces sensibles et intelligentes doit-on ‘libérer’ : chimpanzés ? grands singes ? primates ? mammifères ? vertébrés ? animaux domestiques ? La compassion pour les animaux est-elle innée (‘naturelle’) ou acquise (‘construction sociale’) ? Cette éthique s’appuie-t-elle sur la raison ou le sentiment, sur les droits des autres espèces ou leurs intérêts, sur la justice ou la sollicitude (éthique du ‘care’ qui, issue du féminisme, est en train de réinventer la générosité et la solidarité) ?
Donnons un exemple. Les théories du contrat social sont à la base de la philosophie politique en tentant d’expliquer comment et pourquoi les Etats se sont constitués. Thomas Hobbes dans ‘Le Léviathan’ (1651) suppose que pour assurer leur sécurité et sortir de ‘l’état de nature’, les civilisés ont aliéné leur liberté en se mettant sous la tutelle d’un pouvoir souverain qui garantit leur protection. Le fait qu’Hobbes ait conçu son système en période de guerre civile n’est sans doute pas étranger à cette vision pessimiste de la nature humaine basée sur l’égoïsme (‘la lutte de tous contre tous’) qui se trouve à l’origine du libéralisme (et de l’économie spéculative dans laquelle nous nous débattons aujourd’hui). Jean-Jacques Rousseau dans ‘Du contrat social’ reprend la même idée un siècle plus tard mais il s’appuie sur le mythe du ‘Bon sauvage’, un modèle opposé issu de la découverte du Nouveau Monde et tout aussi inexact que celui du ‘loup’. Dans sa vision optimiste mais naïve, la nature humaine est bonne, c’est la société qui la corrompt car, lui aussi, estime curieusement l’homme asocial : il estime par contre que l’égoïsme de chacun doit être sacrifié à l’intérêt général donnant ainsi un socle à l’idéologie des Lumières puis au communisme (poussé à sa logique extrême de l’abandon des individualités par l’ancien régime soviétique jusqu’à son effondrement).
De Lucrèce, Montaigne et Condillac aux auteurs anglophones actuels comme Desmond Morris, la théorie du contrat social a été élargie à l’association entre humains et animaux domestiques. Pour certains même, elle aurait été volontaire, quelques animaux sauvages ayant pu être dans un premier temps des commensaux de l’homme. Il s’agit, il est vrai, aussi du passage d’un état naturel à un état contraint en échange d’avantages alimentaire et sécuritaire (protection contre les prédateurs). Mais les ‘contractants’ animaux ne sont consentants au mieux que par tacite acceptation : si un animal de compagnie peut y trouver avantage et rester de son plein gré dans la maison, les cinquante milliards d’animaux tués chaque année pour leur viande ne sont certainement pas gagnants, si ce n’est qu’ils n’auraient pu exister en dehors de cet usage… Plusieurs auteurs américains estiment alors qu’il y a eu rupture du contrat de domestication (ou domestique) puisqu’une des parties est lésée. C’est notamment le cas de l’élevage industriel, si discret mais qui a dépassé tout ce qui était connu et qui, d’après les historiens, a servi de modèle aux camps d’extermination nazis… Quant aux animaux sauvages, ils relèveraient d’un autre type de contrat prenant en compte non plus des individus mais les communautés biotiques où ils remplissent des fonctions écologiques. A défaut d’être nécessairement convaincu par ces argumentations subtiles, on est impressionné par l’originalité des approches et par leurs implications possibles dans le droit animalier.
‘Les communautés hybrides d’animaux domestiques et d’humains’, critiquées par les écologistes radicaux qui ne voulaient plus d’intermédiaires entre l’homme et la nature préservée, sont ainsi réhabilitées et ce n’est que justice car cette coévolution était confondue avec les cirques et les zoos. Or que serait l’homme sans l’animal et que deviendraient les animaux domestiques comme le chien, si génétiquement modifié qu’il n’a plus de place dans la nature face au loup ? Toutes les communautés humaines se sont construites matériellement, culturellement et affectivement à partir de ces interactions multiples et improbables qui réunissaient des chiens, des moutons, des poules, des cochons dans une même ferme et qui font aujourd’hui cohabiter des chiens, des chats, des hommes.
L’opinion publique est de plus en plus favorable à la cause animale avec des millions de sympathisants et de militants qui s’agitent beaucoup sur internet. Depuis 35 ans, une évolution des mentalités est en cours qui va de pair avec un changement du statut juridique de l’animal. Les américains sont en avance sur la réflexion éthique mais leurs lobbies industriels les empêchent d’avancer. Aussi sont-ils de plus en plus distancés par la législation européenne qui a décidé d’abolir l’élevage des veaux en batterie et cherche à rendre obligatoires des méthodes alternatives à l’expérimentation animale. Sous la pression extérieure, le droit français devra bien un jour harmoniser le Code civil qui considère l’animal comme un bien meuble, c’est-à-dire un objet, alors que le Code pénal le protége comme un être sensible : il faudra donc lui créer un statut entre celui de bien et celui d’humain !
Abrégeons cet immense débat en concluant que le chien, lié à l’homme par un contrat de domestication volontaire ou non, et le loup, animal sauvage persécuté par son rival avec l’aide de son descendant domestique, se prêtent à une infinité de réflexions qui éclairent nos questionnements éternels sur la nature humaine et sur la nature en général. Hobbes, en fondant la philosophie politique et le libéralisme, a choisi à tort le loup comme l’exemple même d’un état de nature basé selon lui sur l’égoïsme et l’individualisme (‘l’homme est un loup pour l’homme’) alors que cet animal se révèle un modèle d’altruisme, de répartition équitable des ressources entre les congénères et de gestion durable des écosystèmes. En rétablissant la vérité scientifique sur ce maudit qui est en réalité le reflet de nos inquiétudes et en cherchant en quoi Kamala, élevée par des humains, nous instruit sur nous-mêmes et nous vient ainsi en aide, nous avons voulu renverser la perspective de Hobbes dans le titre de ce livre et détourner sa citation la plus célèbre.

ChasseLoupAbattuDansLesVosgesEn1898

 

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